Le modèle de Singapour est pour le moins paradoxal. Singapour est un pays sans ressources minérales, il a un des plus importants et rentables fonds souverains du monde, il repose sur une énorme dette publique (supérieure à celle de la France). La dette publique de Singapour est estimée à 175% du PIB en 2025, celle de la France à 116% Dès lors, pourquoi la France ne pourrait-elle pas imiter ce modèle ?
La différence avec la France provient du fait que la dette publique de Singapour ne sert pas à financer les déficits budgétaires. Singapour connaît un solde public excédentaire. De 2000 à 2025, le solde budgétaire moyen de Singapour s’élève à +3.2% du PIB, celui de la France à -4.4% du PIB (Source : FMI/WEO). Le paradoxe de Singapour : une dette brute publique élevée avec un surplus budgétaire. Pour la France, il n’y a aucun paradoxe, une dette publique élevée qui est la conséquence de déficits budgétaires permanents. Le cadre constitutionnel de Singapour interdit au Gouvernement de contracter des dettes pour financer des dépenses budgétaires courantes (si on pouvait avoir la même règle en France… ). Une exception existe désormais pour le financement par emprunt de certaines grandes infrastructures nationales de long terme dans le cadre de SINGA
Les fonds levés par les émissions de dette sont principalement investis (en actifs financiers). La dette singapourienne a donc une nature économique radicalement différente de la dette française : elle a largement pour contrepartie des actifs, notamment financiers, alors que la dette française résulte principalement de l'accumulation des déficits passés.
Singapour dispose d’un système de retraite obligatoire par capitalisation géré par un organisme financier public autonome, le Central Provident Fund (CPF). Les salariés et les employeurs versent leurs cotisations obligatoires au CPF. Chaque cotisant possède alors un compte individuel au CPF. Le CPF a donc une dette vis-à-vis des cotisants correspondant à l’épargne accumulée. Chaque cotisant possède un droit de créance individualisé au sein du CPF. Les droits accumulés sur les comptes restent la propriété des cotisants.
Le CPF investit les fonds collectés auprès de l’État en souscrivant des obligations émises par l’État “Special Singapore Government Securities’’ (SSGS). L’État contracte donc une dette vis-à-vis du CPF. L’État a donc une dette vis-à-vis du CPF.
Ces liquidités reçues par l’État ne peuvent être utilisées pour financer un déficit, mais sont placées sur les marchés internationaux dans un portefeuille mondial d’actions, d’obligations et d’autres actifs qui génèrent des intérêts et des dividendes. À partir de l'âge de la retraite (65 ans), une rente mensuelle est versée à partir des revenus du capital accumulé.
L’État a donc une dette interne (pas de risque de change) détenue essentiellement par le CPF et des actifs externes supérieurs à sa dette interne, sa dette nette est négative, il a des actifs financiers supérieurs à son passif.
Le CPF n’est pas considéré comme un établissement public, il est considéré comme une institution financière publique ; il se trouve hors du périmètre des administrations publiques. C’est un fonds de pension par capitalisation obligatoire individuelle, sans redistribution, gérant des comptes individualisés, placés en actifs financiers ; en comptabilité nationale, il n’est pas classé dans le secteur des APU (S13), mais dans le secteur des institutions financières (S12) - même s’il collecte des cotisations obligatoires. En revanche, la CNAV figure bien dans les APU, elle ne capitalise pas les cotisations ; -les cotisations sont utilisées pour payer les immédiatement les pensions elle ne crée pas un portefeuille d’actifs correspondant aux droits acquis.
Puisque le CPF est une institution financière publique (S12), les SSGS qu'il détient ne sont pas une créance intra-APU éliminée par consolidation. Elles restent donc une dette de l'État envers une unité extérieure au secteur des administrations publiques et contribuent à la dette publique brute. C'est précisément ce qui rend les 175 % du PIB de dette brute singapourienne si élevée lorsqu'on les compare directement aux 116 % français.
L’État investit une partie importante de ces ressources par l’intermédiaire du GIC (Government of Singapore Investment Corporation) et du Temasek qui placent ces fonds sur les marchés internationaux en actions, obligations internationales, immobilier. Le rendement réel peut être plus élevé que le taux garanti aux CPF, la différence servant à renforcer les finances publiques de l’État singapourien.
Le paradoxe singapourien réside dans le fait que la majeure partie de la dette publique de Singapour est domestique et que les actifs internationaux de l’État de Singapour sont internationaux et supérieurs à sa dette interne ; sa dette nette est négative, c’est-à-dire que ses actifs financiers sont supérieurs à ses passifs financiers.
Les prestations versées dans le cadre du CPF ne sont pas considérées comme des dépenses publiques (le CPF n’est pas une APU). Le ratio des dépenses publiques s’élève à 58.5% du PIB pour la France en moyenne de 2020 à 2025. 16.8% pour Singapour. Deux pays peuvent avoir le même effort d’épargne retraite obligatoire, mais, selon qu’il est collectif (France) ou individualisé (Singapour), les comptes publics sont profondément différents.
Il n’y a aucune possibilité pour que ce système puisse être appliqué en France, à Singapour on a la transformation d’une épargne domestique interne en une épargne externe, en France, on est en situation de désépargne publique, les recettes courantes (les impôts) sont inférieures aux dépenses courantes. En France, la dette publique sert à financer essentiellement des dépenses courantes. Les cotisations actuelles étant déjà mobilisées pour payer les retraités actuels, elles ne peuvent être simultanément placées pour financer les pensions futures. On ne peut ajouter de la dette de capitalisation au stock déjà existant sous peine de crise financière.