Le modèle par répartition français montre, aujourd’hui, ses limites (1)
Le modèle par répartition français montre, aujourd’hui, ses limites (1)
Jean-Pierre Dumas
15 juillet, 2026
La retraite par répartition repose sur un relais entre générations : les actifs d’aujourd’hui financent les retraités d’aujourd’hui, tout en comptant sur les actifs de demain.
Il est des choix volontaires ou involontaires qui déterminent le destin d’un pays. Ces choix ne sont pas toujours conscients et ils restent incrustés dans le modèle de la société, d’autant plus si le pays est, come la France, un pays qui repose sur le droit. La France a choisi, à la libération, un système de retraite obligatoire et général fondé sur le principe de la répartition pure, c’est un choix stratégique qui a profondément et durablement structuré notre modèle social, qui a des conséquences dramatiques aujourd’hui. En outre, on a ajouté au modèle : la répartition à prestations définies, un système létal pour la viabilité des pensions dans un pays à population vieillissante.
Le choix d’un système de retraite qui repose sur un seul pilier, la répartition a limité le développement d’un marché des capitaux orienté vers l’industrie et l’innovation.
Les autorités ont essayé de développer des fonds souverains qui ont échoué. Un pays, qui n’est pas en mesure de générer des excédents budgétaires, qui n’a pas de ressources minérales et qui n’a pas de pension par capitalisation, ne peut avoir de fonds souverains viables. Les différentes expériences de Fonds de Réserve pour les Retraites (FRR), et de Fonds Stratégiques pour l’Investissement (FSI) se sont avérées illusoires. Dans le premier cas, il a servi au mieux à être un élément de financement limité de la CADES, dans l’autre, il a été absorbé par la BPI.
La retraite en 1930 était financée par capitalisation. En 1945, le Gouvernement provisoire de la République française a fait le choix, sous l’autorité du général de Gaulle, d’un système par répartition. La capitalisation apparaissait alors peu adaptée au contexte économique de l’époque : elle supposait d’accumuler pendant plusieurs décennies une épargne financière destinée à financer les pensions futures, dans un pays marqué par la guerre, l’instabilité monétaire et le risque d’inflation. La crainte que cette épargne longue soit progressivement érodée par l’inflation n’était pas dépourvue de fondement, surtout au regard de l’expérience française caractérisée par l’inflation. C’est à partir de 1986 et plus tard avec l’entrée de la France dans l’euro que la France a connu une inflation contrôlée (de 1986 à 2025, l’inflation moyenne s’est élevée à 2% par an seulement).
Un système de retraite par répartition fonctionne comme une grande lessiveuse qui absorbe en t les cotisations des actifs pour les redistribuer au même instant t aux retraités. En conséquence, l’argent des actifs est utilisé immédiatement pour financer les retraités. Il n’y a donc pas d’accumulation préalable d’un stock d’épargne destiné à financer les pensions futures. Un tel système nécessite, pour être viable, qu’il y ait un minimum d’actifs par rapport aux retraités.
En revanche, dans un système par capitalisation, les actifs cotisent pour leur propre retraite future, il existe donc un décalage temporel entre le versement des cotisations et le paiement des prestations, les cotisations constituent une épargne forcée qui est investie en actions, obligations pendant la vie active, puis les droits accumulés sont mobilisés au moment de la retraite. Cette épargne sera placée sur les marchés et servira à financer les pensions futures. Cette épargne n’existe pas dans le système par répartition.
Un système par répartition dépend principalement du rapport présent et futur entre cotisants et retraités, du niveau des salaires, du taux d’emploi, de l’âge de départ et du niveau des pensions. Un système par capitalisation dépend davantage du rendement des actifs accumulés, de la durée d’épargne, des frais de gestion, de l’inflation et des conditions de marché au moment de la liquidation.
Les Français restent très attachés au système par répartition. Jusqu’à maintenant, le système a versé des prestations confortables à une grande partie des retraités ; deuxièmement, le système des pensions est en France considéré comme l’expression d’une solidarité collective. Le concept d’équilibre financier, global du système est largement absent des préoccupations des Français (encouragé par les organismes officiels et les dirigeants politiques).
Ce système repose sur un slogan popularisé par le courant socialiste qui est en faveur de ce système par ce qu’il repose soi-disant sur « la solidarité entre les générations ». L’argument est séduisant, mais s’il y a solidarité, c’est, aujourd’hui, une solidarité inversée, solidarité en faveur des personnes âgées au détriment des actifs. La « solidarité » suppose une condition essentielle : que les générations présentes soient suffisamment nombreuses, suffisament en emploi et suffisamment productives pour honorer les promesses faites aux générations précédentes. Or, dans une société vieillissante, cette condition devient de plus en plus fragile. Si le nombre de retraités augmente relativement au nombre d’actifs, si la durée de versement des pensions s’allonge et si les promesses de pension ne sont pas ajustées, la solidarité entre générations s’inverse. Elle se transforme progressivement en une « solidarité » imposée aux générations suivantes. Celles-ci devront financer à la fois les pensions de leurs aînés, les déficits accumulés et leurs propres droits futurs. Il faut se méfier des slogans socialistes, un système conçu au nom de la solidarité peut devenir injuste s’il reporte indéfiniment la dette sur les générations futures (ce n’est pas un hasard, si, pour le COR, le système ne génère pas de dettes… ).
Un système retraite ne peut s’analyser sur une année, la retraite est un phénomène démographique, donc de très longue durée. Le système des retraites français par répartition a été instauré en 1945 dans un contexte démographique favorable. À cette époque, la population était croissante et le nombre de retraités limité. En 1963, on estimait plus de quatre cotisants pour un retraité (source CNAV), dans ces conditions, le système pouvait se permettre d’être généreux. En 2023, il y a 1.8 cotisant par retraité de droits directs pour l’ensemble des régimes (dernier chiffre connu, source INSEE/DREES). Un ratio inférieur à deux cotisants par retraités commence à ne plus être viable. Le COR projette un ratio de 1.8 en 2030 (sans doute optimiste), 1.6 en 2040 et 1.5 en 2050. Une chose est sûre, ce ratio va diminuer. La pension moyenne de l’ensemble des retraites ne pourra rester à 60% du revenu d’activité moyen (source Eurostat).
Le vieillissement démographique ne rend pas la répartition impossible, mais il en modifie radicalement les conditions d’équilibre : ce qui était soutenable avec quatre cotisants par retraité ne l’est plus avec moins de deux. Sans modifications drastiques des paramètres (à notre avis tois paramètres doivent être changé: 1/ Le pourcentage par rapport aux salaires dus aux retraités du privé comme du public qui, de fixe, doit devenir variable), 2/ le nombre d'annuités de cotisation, 3/ et l’ajout d’un pilier par capitalisation qui se substitue à la répartition, le système devient instable et ruine les finances publiques.
« Un système par répartition à prestations définies dans un pays vieillissant se dirige inéluctablement vers une impasse financière. »
Le système de retraite en 1930 était par capitalisation, mais à prestation définie. Elle prévoyait une pension proportionnelle à 40 % du salaire ayant servi d’assiette, après 30 années de versements. La rupture de 1945 porte donc sur le mode de financement, on abandonne la capitalisation pour adopter la répartition, mais on conserve une pension définie par des règles.
Les ordonnances de 1945 définissent deux choix simultanés : la répartition comme technique de financement et la prestation définie par la loi comme mode de calcul des droits : l’assurance vieillesse «garantit une pension» égale à 20 % du salaire annuel moyen de base à 60 ans. Le salaire de base était le salaire annuel moyen correspondant aux cotisations des dix dernières années d’assurance.
Un système de retraite à prestations définies (“defined benefit scheme’’) est un système dans lequel le niveau des pensions est déterminé, à l’avance, par des règles juridiques ou statutaires indépendamment des ressources effectivement disponibles. Les cotisations et autres ressources (impôts, subventions, transferts) doivent ensuite être ajustées afin de financer les prestations promises. Les règles juridiques ou statutaires sont : le taux de liquidation (le pourcentage de la pension par rapport au salaire de référence auquel le salarié a droit, l’âge de départ à la retraite, et la durée de cotisations).
Dans un tel système, si les ressources deviennent insuffisantes pour financer les droits acquis, il y a cinq options pour ajuster les ressources aux retraites fixées a priori : 1) augmenter les cotisations ; 2) accroître les impôts affectés aux pensions ; 3) augmenter les subventions ; 4) reculer l’âge de départ à la retraite ou 5) recourir à l’emprunt public. Sauf à modifier les règles juridiques préalables, on ne peut réduire le niveau des pensions, puisqu’il est fixé a priori.
Une combinaison de ces méthodes a été utilisée en France : 1) les cotisations ont augmenté ; 2) les impôts affectés aux retraites ont pris une importance croissante; 3) les subventions jouent un rôle majeur dans le financement des régimes de la fonction publique; 4) l’âge de départ à la retraite recule… 5) Il est impensable, dans ce système, de réduire les prestations; 6) les retraites sont largement financées par le recours à la dette, même si ce dernier facteur est passé sous silence. Si les paramètres ne sont pas modifiés en profondeur, un système par répartition à prestations définies dans un pays vieillissant se dirige inéluctablement vers une impasse financière.
Les principaux régimes français : régime général, fonction publique, régimes spéciaux sont des régimes par répartition à prestations définies ; ils reposent historiquement sur: les droits acquis, le salaire de référence, la durée de cotisation, l’âge de départ à la retraite et le taux de liquidation. Les pensions sont donc largement déterminées par des règles statutaires indépendamment des cotisations.
Le régime complémentaire des salariés du privé (AGIRC-ARRCO) est aussi un système par répartition, mais il fonctionne par points. Le rendement du régime peut être ajusté selon la valeur du point, il est moins rigide qu’un pur système à prestations définies (la valeur d’achat du point peut varier).
Le cas des retraites des fonctionnaires d’État est un système à prestations définies pur, les fonctionnaires ont un droit acquis à une pension qui s’élève à 75% de leurs derniers traitements indiciaires bruts (pour une carrière complète). Comme les cotisations salariales ne suffisent pas à financer les pensions dues, l’État doit chaque année verser une subvention (qu’on appelle pudiquement « contribution d’équilibre ») égale à la différence entre les retraites dues et les cotisations effectuées par les fonctionnaires.
Quelques ébauches de système par capitalisation ont été mises en œuvre pour les fonctionnaires d’État, de la BdF, du Sénat. Il est assez ironique de constater que, dans le pays qui reste majoritairement opposé au système par capitalisation, ce système a été initié par le secteur public. Mais il ne faut pas faire de contresens, les thuriféraires de la capitalisation considèrent que c’est le début d’un système mixte répartition/capitalisation. C’est un faux semblant, premièrement, ce système par capitalisation est très limité (cotisations limitées aux primes des fonctionnaires) ; deuxièmement, il ne vise pas à se substituer progressivement au système par répartition à prestations définies. C’est une addition marginale (non une substitution) au système actuel qui est et restera déficitaire. La Retraite Additionnelle de la Fonction Publique (RAFP) reste un régime additionnel limité, il ne remet pas en cause le cœur du régime des fonctionnaires.
S’il n’est pas possible de remplacer le système de retraite par répartition par un système par capitalisation, il serait néanmoins utile de substituer une partie de la répartition par de la capitalisation. Une fraction des droits futurs pourrait être financée par une épargne longue, investie dans l’économie, afin de réduire la pression sur les dépenses publiques.
La France, comme la plupart des pays européens, en choisissant un système de pension fondé quasi exclusivement sur la répartition (un système avec une épargne peu orientée sur les marchés financiers), a renoncé à la constitution d’un véritable fonds de pension. Le système intégral de retraites par répartition est en fait un fardeau économique.
C’est une des grandes opportunités manquées du modèle français (et d’autres pays européens, cf. figure 1). Les sommes considérables consacrées chaque année aux retraites - environ 14 % du PIB - ne sont pas, comme nous l’avons vues, épargnées et investies, mais dépensées immédiatement. Elles soutiennent le revenu et la consommation des retraités, mais elles ne créent pas d’épargne institutionnelle longue susceptible de financer l’industrie, l’innovation, la défense, l’énergie ou les infrastructures.
Aux États-Unis, les fonds de pension gèrent $45 trilliards ou 150% de leur PIB (stock), en France le pourcentage correspondant est dérisoire (13% du PIB, il s’agit toujours d’un stock) (cf. Figure 2), il explique un marché des capitaux limité.
On constate que les pays du Sud ont fait le mauvais choix stratégique. La Grèce, l’Italie, la France, le Portugal, l’Espagne et l’Allemagne (sans doute pour de raisons historiques) ont choisi un modèle intégral par répartition. La Suède, le Danemark, la Suisse, et les Pays-Bas ont combiné les deux piliers (cf. figure 1).
Figure 1 Dépenses privées et publiques pour les retraites
Source: OECD Social Expenditures Database (SOCX) ; OECD Main Economic Indicators Database.
Ajouter un pilier retraite par capitalisation aux pays conservateurs tels que la France, l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne et l’Autriche entraînerait une expansion du marché des capitaux qui financent les entreprises françaises et européennes.
Figure 2 Les États-Unis possèdent des actifs de retraite accumulés équivalant à environ 153 % du PIB, tandis que la France dispose de très peu d’actifs de retraite capitalisés au regard de son PIB
Source : Pension Markets in Focus 2025 - © OECD 2025
Notes: Le chiffre du haut correspond aux actifs accumulés des pensions en pourcentage du PIB, chiffre du bas montant en dollars des actifs accumulés (1 trillion = 1000 milliards).
La France n’est pas totalement dépourvue d’actifs de retraite capitalisés : elle dispose d’environ 13 % du PIB d’actifs gérés par des “pension providers” (assimilable à de la retraite par capitalisation), principalement sous forme d’épargne retraite supplémentaire assurantielle ou financière (PER). Mais ce volume reste marginal par rapport aux pays où les fonds de pension jouent un rôle central, avec des actifs représentant souvent 100 à 200 % du PIB comme le Danemark, les Pays Bas, le Canada, et les US).
La Norvège n’apparaît qu’à environ 10 % du PIB dans le graphique OCDE parce que le gigantesque fonds souverain pétrolier norvégien qui s’appelle “Government Pension fund Global’’ n’est pas inclus dans les actifs de retraite capitalisés au sens OCDE. Il s’agit d’un fonds souverain alimenté par les revenus pétroliers et il n’est pas utilisé l’heure actuelle, à financer les droits à pension. .
Par rapport au PIB, le Danemark, la Suisse, le Canada, les Pays-Bas et la Suède ont un ratio d’actifs affectés à la retraite similaire à celui des États-Unis. Une part importante de ces actifs est investie dans des actions, ce qui explique la vitalité du marché financier de ces pays.
Si la France disposait d’actifs de retraite similaires à ceux du Danemark, de la Suisse, des Pays-Bas et de la Suède soit environ 140% du PIB, elle aurait des actifs nationaux et internationaux accumulés en faveur des pensions s’élevant à $4400 milliards, soit 10 fois plus que les $400 milliards actuels.
Il est certes injuste de critiquer rétrospectivement un modèle instauré il y a 80 ans, qui, à l’époque se justifiait, et qui aujourd’hui n’est plus viable, à cause de conditions démographiques et économiques qui aujourd’hui n’existe plus. En revanche, nous savons qu’aujourd’hui, ce modèle a besoin de changements structurels, bien au-delà de de la médication homéopathique traditionnelle (un expert de l’OCDE reprochait, à juste titre, à la France de trop réformer… c’est exact, le Gouvernment français a peur de faire des réformes de structure qui s’attaquent à la cause, aussi donne -t-il le change en passant son temps à faires de pseudo réformes).
Il y a, à notre sens, quatre réformes de structure à faire sur le système des retraites en France :
1) Revoir le taux de liquidation (le pourcentage de la pension par rapport au salaire de référence auquel le salarié a droit), ce taux devrait être ajusté en fonction des ressources (passer d’un modèle à prestations définies à un modèle où les droits sont ajustés aux ressources disponibles).
2) Revoir à la hausse… la durée des cotisations (cette réforme est nécessaire, dans un pays où l’on travaille peu et pas assez longtemps, mais portera ses fruits dans des décennies et ne suffira pas à équilibrer le système).
3) Aligner tous les régimes obligatoires sur un même principe (ce qui n’interdit pas les retraites additionnelles privées, ni nier les différences de carrières et de pénibilité).
4) Ajouter un volet retraite par capitalisation non pas comme supplément mais comme substitution progressive à une partie de la répartition. La France ne manque pas d’épargne ; elle manque d’un mécanisme d’intermédiation longue capable de transformer cette épargne en capital institutionnel investi sur longue période. Un système mixte, combinant répartition et capitalisation, réduirait la dépendance exclusive aux cotisations des actifs de demain.
Vous allez dire, c’est impossible en France. Dans ce cas, acceptons-en les conséquences : -hausse durable des prélèvements, -baisse relative des pensions, -subventions publiques croissantes et dette transmise aux générations futures. Refuser les réformes de structure ne supprime pas le problème ; cela revient seulement à en choisir implicitement le coût.