Jean-Pierre Dumas
27 juillet 2026
Jean-Pierre Dumas
27 juillet 2026
Le paradoxe américain : les ménages américains épargnent relativement peu en flux annuel, mais ils disposent collectivement d’un stock considérable d’épargne financière accumulée, notamment grâce aux fonds de pension et à la valorisation de long terme des marchés financiers ; alors que la France épargne beaucoup en flux courant, mais capitalise peu pour la retraite.
La France se distingue par un taux d’épargne des ménages relativement élevé. Même en utilisant le concept d’épargne nette (épargne brute moins la consommation de capital fixe), les ménages français épargnent davantage (12.8% du revenu disponible net) que les ménages américains (5.7%) (2024, OCDE). C’est une épargne individuelle, fragmentée, très orientée vers l’immobilier, les dépôts bancaires, les livrets réglementés et l’assurance-vie en euros ; cependant, cette épargne n’est pas orientée vers des fonds de pension qui investissent massivement sous forme d’actions dans l’infrastructure, dans l’industrie ou la défense. Le problème français n’est pas l’absence d’épargne, mais l’absence d’intermédiation longue de type fonds de pension.
Figure 1 Bien que la France ne possède pas de fonds de pension, son taux d’épargne net est plus élevé que celui des États-Unis
Notes : “Net saving of households’’, en pourcentage du revenu disponible net des ménages. L’épargne nette des ménages correspond à l’épargne brute des ménages diminuée de la dépréciation économique du capital existant (la consommation de capital fixe). Le taux d’épargne des ménages correspond à leur revenu disponible moins leurs dépenses de consommation, avec « ajustement pour les droits à pension ».
« L’ajustement pour variation des droits de pension » est égal aux cotisations employeurs-employés versées déduction faite des droits versés, mais il exclut les plus-values boursières. Cet ajustement ne s’applique qu’aux retraites par capitalisation. Dans le système de retraite par répartition, les cotisations versées aujourd’hui ne représentent pas un actif financier individuel accumulé par les ménages ; les prestations étant financées en temps réel par des cotisations courantes, en conséquence, il n’y a pas d’accumulation d’épargne dans ce régime.
Pour comparer l’effort d’épargne des ménages entre pays, il est préférable d’utiliser le concept d’épargne nette des ménages, plutôt que le concept brut. Lorsqu’un pays, comme la France, possède un stock important de logements détenus par les ménages, la consommation de capital fixe peut être élevée. Par conséquent, le taux d’épargne brut peut alors donner une image plus favorable de l’épargne disponible, alors qu’une partie sert uniquement à compenser l’usure économique du capital immobilier.
En outre, l’épargne des ménages correspond, par définition, au revenu des ménages (sans les plus-values financières) moins leurs dépenses de consommation. Dans la mesure où la propension à consommer est très élevée aux États-Unis, le taux d’épargne des ménages est faible (en Chine, c’est l’opposé : la propension à consommer des ménages est très faible).
Comme les États-Unis disposent d’un pilier capitalisation très élevé (cf. figure 2), on pourrait s’attendre à y observer un taux d’épargne élevé des ménages ; or, leur taux d’épargne net (5.7% du PIB) est nettement plus faible que celui de la France (12.8%) (cf. figure 1). Le taux d’épargne annuel des ménages est un flux, il ne mesure pas le stock accumulé ni les plus-values financières. Les fonds de pension représentent un stock qui inclut la capitalisation sur plusieurs années des cotisations, ainsi que les plus les plus-values des actions. Par conséquent, un pays peut posséder d’immenses fonds de pension et un taux d’épargne faible.
Figure 2 Les États-Unis possèdent des actifs de retraite accumulés équivalant à environ 153 % du PIB, tandis que la France dispose de très peu d’actifs de retraite capitalisés au regard de son PIB.
Source : Pension Markets in Focus 2025 - © OECD 2025
Notes: Le chiffre du haut correspond aux actifs accumulés des pensions en pourcentage du PIB, chiffre du bas montant en dollars des actifs accumulés (1 trillion = 1000 milliards).
La France n’est pas totalement dépourvue d’actifs de retraite capitalisés : elle dispose d’environ 13 % du PIB d’actifs gérés par des fonds de pension (assimilable à de la retraite par capitalisation), principalement sous forme d’épargne retraite supplémentaire assurantielle ou financière (PER). Mais ce volume reste marginal par rapport aux pays où les fonds de pension jouent un rôle central, avec des actifs représentant souvent 100 à 200 % du PIB, comme le Danemark, les Pays-Bas, le Canada, et les États-Unis.
Curieusement, la Norvège n’apparaît qu’à environ 10 % du PIB dans le graphique OCDE, parce que le gigantesque fonds souverain pétrolier norvégien, qui s’appelle “Government Pension fund Global’’, n’apparaît pas dans ces statistiques. Il s’agit d’un fonds souverain alimenté par les revenus pétroliers qui n’est pas utilisé, à l’heure actuelle, à financer les droits à pension. Il n’est donc pas inclus dans les actifs de retraite capitalisés au sens OCDE. Le grand fonds pétrolier norvégien est en fait utilisé (en partie) pour financer le budget de l’administration publique. Le solde du budget des APU de la Norvège s’élève à 16.9% du PIB en 2024, mais le solde budgétaire hors revenu pétrolier s’élève à -10% du PIB. Le grand fonds norvégien est utilisé comme un fonds souverain de soutien budgétaire de court et de long terme. Mais il n’est pas un fonds de pension au sens strict : il ne correspond pas à des droits individuels accumulés par les Norvégiens pour leur retraite.